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Vallée du Rhône : une multitude de vins de garde !

De Vienne à Avignon, les vins de la vallée du Rhône composent une famille très nombreuse, avec au sommet, seize crus qui se distinguent par leur forte personnalité et leur capacité de vieillissement. Côte Rôtie, Hermitage… Au nord défilent des noms prestigieux dont les cuvées s’arrachent dans le monde entier. Le sud, quant à lui, recèle aussi quelques pépites à prix plus doux. Tour d’horizon de ces vins taillés pour défier le temps.

By Florence Jaroniak

   Chevilles pliées, en équilibre sur une terrasse : bienvenue en Côte-Rôtie, au Sud de Vienne ! Cultiver ce vignoble, le plus septentrional des Côtes-du-Rhône frise l'acrobatie. Mais si depuis 24 siècles, les vignerons se dévouent à ces micro-terroirs vertigineux, composés de roches métamorphiques, c'est bien parce qu'ils sont aptes à produire des joyaux : moins de 10 000 hl par an qui trouvent rapidement preneurs. Et pour cause. Autorisée à complanter du viognier à la syrah, la Côte-Rôtie allie des tanins veloutés à une puissance aromatique étonnante. « Quand on parle d’aptitude au vieillissement, c’est l’un des premiers noms qui vient à l’esprit » estime Agnès Levet.

 

Sur le domaine éponyme créé en 1929, la famille exploite 4 ha de sélections massales de vieux ceps de petite serine, « variété adaptée à ces sols pauvres », avec la volonté de perpétuer la tradition d'un grand vin de garde. « Nos vignes ont la chance de se trouver dans le cœur historique d’Ampuis, sur les neuf lieux dits les plus connus de l’appellation. » Après une vinification traditionnelle privilégiant les macérations longues, les cuvées sont élevées deux ans en demi-muids de chêne. Ainsi bichonnées, elles atteignent leur apogée « entre 5 et 12 ans d’âge voire plus selon les lieux-dits et les millésimes. » En témoigne « Améthyste », épicée et minérale dont les 2012, 2009, 2005 ou 1999, s’avèrent exceptionnels. « Ce qui fait la capacité de garde d’un vin ? Sa structure, sa longueur en bouche, son niveau de tanins et d’acidité… Ici, le terroir est pour beaucoup dans cet équilibre. D’ailleurs, avec nos cuvées Maestria et La Péroline, nous avons voulu montrer l’influence du sol et de l’exposition sur les arômes. »

   Même son de cloche du côté de Charnas où Gilles Flacher possède 8 hectares dont 5 en Saint-Joseph. « Le terroir est la matière première d’un grand vin. Je travaille donc le parcellaire en cherchant à mieux cerner la typicité de mes sols. » D’autant que cette AOC aux coteaux granitiques prend son aise : 1200 ha à cheval sur les départements de l’Ardèche et de la Loire formant une bande fine et longue. « En 1992, une révision de l’aire a conduit à diminuer la surface du vignoble et à reconquérir les coteaux au profit d’une qualité supérieure. » Avec une belle dynamique liée à l’arrivée d’une nouvelle génération dont Gilles a fait partie. Travaux en vert, vendanges à maturité optimale, tri draconien… Sur l’exploitation - jadis en polyculture - de ses parents, ce passionné mène un travail d’artisan. Et fait de ses (micro)vinifications, un art… culinaire : « je goûte beaucoup les raisins et les macérations ; je laisse démarrer la fermentation doucement pour amener du gras et j’associe les tanins de la Syrah à ceux du bois… » Comme dans la cuvée « Lucie » élevée 24 mois en barrique neuve. Quand à savoir à quel moment ouvrir ces flacons…« Deux ans, quinze ans… à partir du moment où le vin est bon, tout est question de goût et de budget ! Car les vins de garde actuels ne sont pas ceux d’hier, souvent difficiles à boire jeunes, faute peut-être de maturité phénolique. Le fait de carafer le vin, de le servir dans un grand verre, à bonne température a aussi son importance. »

   Vendre une cuvée quand il l’estime prête à boire : tel est le parti pris de Philippe Jaboulet qui par exemple, commercialise actuellement son « Nouvelère » Crozes Hermitage 2009 sachant que le potentiel de garde va bien au delà. Si le nom de ce propriétaire récoltant vous est familier, c’est parce qu’il a passé trente ans au sein de Paul Jaboulet Aîné, en tant que responsable de la production. Après la vente de la maison familiale, Philippe a créé son domaine en 2006 à Mercurol où il officie avec son fils Vincent. Un pari courageux mais gagnant sur 30 ha couvrant trois appellations illustres : Cornas, Crozes-Hermitage et Ermitage. Le patronyme de cette dernière proviendrait d’un chevalier devenu ermite en ces lieux où il aurait planté de la syrah ramenée de Perse. En fait de croisade, il n’aurait sans doute jamais dépassé le Languedoc… Il n’empêche. Berceau supposé de ce cépage, Hermitage est aussi réputée pour ses rouges que pour ses blancs, d'une rare onctuosité et défiant eux aussi le temps : « une dizaine d’année ne leurs fait pas peur » affirme Philippe Jaboulet, seul dans l’appellation à produire un 100% roussanne, à partir de 7 ares d'un sol composé de loess. « Notre façon de vinifier est classique mais mon fils a apporté une touche de technologie préservant ce cépage difficile, de l’oxydation. » Pour assurer la haute tenue de ses vins, le tandem redouble d’exigences, cherchant la concentration côté vigne et l’extraction optimale côté cave. « Nous surveillons nos vins comme le lait sur le feu et sans aller contre nature : selon leur structure, tous ne passent pas en fût. »

   Cinq kilomètres séparent Mercurol de Tain-l’Hermitage : l’occasion de s’arrêter à la Maison des Vins de la Vallée du Rhône, espace informatif et interactif sur les vins rhodaniens, avant de mettre le cap sur Vinsobres, au nord-est d’Orange. « Vinsobres ou sobre vin, prenez-le sobrement ! » l’oxymore, dû à un évêque local en 1633, prête à sourire. Mais comme les prix de ce rouge, classé cru depuis 2006 sont restés très sages, voilà qui n’est pas facile à respecter ! « Outre son rapport qualité prix, Vinsobres, entouré de vignobles à forte notoriété, veut montrer sa capacité à élaborer des vins qui peuvent se garder plus de 10 ans » souligne Mathieu Lescoche, au domaine Saint-Vincent. Si ce dernier fut autrefois baptisé du nom du saint patron des vignerons, c’est en référence à la qualité de ses vins. Investissements à l’appui, la famille Lescoche maintient donc la barre sur ce terroir à forte typicité. « Aux confins des Préalpes, les sols argilo calcaires caillouteux sont en effet influencés par l’altitude et les vents : pontias et mistral. » Le plus septentrional des crus méridionaux élève ainsi des rouges méditerranéens avec l’accent du Nord ! Frais mais puissants : « la quantité d’alcool -14°C minimum-, s’avère un paramètre clé pour la garde »  souligne Mathieu Lescoche dont la gamme joue la carte de l’originalité. Seul à faire des monocépages en Côtes-du-Rhône, il se démarque également avec la cuvée Saint-Pierre. « En réflexion permanente, j’ai vinifié mon premier millésime en 2012, sans SO2... » Essai réussi : épices, poivre et fruits confits explosent dans cet assemblage de très vieilles vignes de grenache et syrah, mis en barrique ouverte pour la fermentation avec pigeage journalier puis élevé en fût douze mois.

Grenache rime avec Gigondas

   Vieux de 200 millions d'années, le massif des Dentelles de Montmirail combine des phénomènes des ères secondaire, tertiaire et quaternaire : une originalité géologique rare dans la Vallée du Rhône. Mieux : en limitant l’ensoleillement matinal, les Dentelles allongent la maturation du grenache noir (cépage autorisé à 80% maximum) qui libère toute sa puissance dans les vins rouges de Gigondas que la syrah et le mourvèdre épicent. Grande signature rhodanienne, le domaine Brusset a trouvé ici terroir à son pied… Parti de 6 ha, acquis par le grand-père en 1949, le domaine est monté à 90 ha, répartis sur quatre appellations dont un vignoble en Gigondas, situé en terrasses de calcaire jurassique et de trias, l’un des plus spectaculaires de l’appellation. Utilisant la barrique à une époque où l’on passait encore largement les vins en foudres, les Brusset n'ont cessé d'innover. Ni de suivre les options les plus pointues : micro rendements, sélection de levures indigènes, éraflage complet de la vendange, pré-fermentation à froid, robot pigeur pour une extraction optimum… En résultent Les « Hauts de Montmirail » qui procure toujours une grande émotion aux amateurs du Rhône Sud, sans oublier « Tradition Le Grand Montmirail ». Des vins qu’une dizaine d’années subliment…

 

Un seul nom, deux appellations

   Chênes truffiers, lavande et oliviers… Dans un environnement préservé par les vignerons, à l’abri des Dentelles de Montmirail, Beaumes-de-Venise vous accueille au cœur de la Provence. Si la présence du muscat est attestée ici depuis les Romains, ce joli village a du attendre 1943 pour décrocher l’AOC sous l’impulsion de Louis Castaud, du domaine des Bernardins. Six générations plus tard, cette propriété emblématique, dirigée par Elisabeth Hall, son mari Andrew et leur fils Romain, revendique 70% de sa production en muscat. « Nous le travaillons depuis toujours comme un vin de garde car contrairement à une idée reçue, les meilleurs traversent le temps avec brio » affirme Romain. Pour s’en convaincre, il suffit de déguster la cuvée Hommage, assemblage gourmand de cinq millésimes, vinifiés et élevés séparément. « Frais, avec des arômes de pêche, d’abricot et de fruit exotique, le muscat va gagner en complexité, évoluer vers des notes confiturées au bout de 5 à 10 ans, puis des saveurs de noix, miel, coing, mais aussi de menthol entre 15 et 30 ans, car le vin mange son sucre en vieillissant. » A noter les très beaux rouges en AOC, cultivés sur un terroir plus frais. Outre une cuvaison de 15 jours en cuve béton « pour extraire en douceur les tanins et anthocyanes », le domaine fait abstraction de l’élevage sous bois : « ce n'est pas dans la tradition de l'appellation qui a toujours privilégié le fruit, ce qui la démarque des crus méridionaux et n'exclut en rien la complexité et la capacité de garde. »

Dans un petit coin de paradis

   Des dentelles de Montmirail au Mont Ventoux, il n’y a qu’une bien courte distance, souvent franchie par les mordus de la petite reine. Le géant de Provence (1 912m) s'épanouit dans un site naturel classé Réserve de la biosphère par l'Unesco auquel Anne-Marie et Bernard Forestier ont succombé il y a 15 ans. En rachetant Château Juvénal à Saint-Hippolyte-le-Graveyron, ces ingénieurs Grenoblois ont surtout trouvé un magnifique terroir : « une gravière en coteaux bien drainante et plein sud avec suffisamment d’argile pour que la vigne ne souffre pas ». Le résultat est à la hauteur des efforts financiers et humains consentis. Mué en résidence oenotouristique, ce château Second Empire allie chambres d’hôtes et vignoble de renom, en conduite biologique. « A l’origine, la vinification était faite en coopérative, sous la marque Château Juvénal. Après nous être associés avec Sébastien Alban pour mettre nos terres en commun et construire les chais, notre premier millésime est né en 2011, sous la direction de Philippe Cambie, élu meilleur œnologue de l'année 2010 par Robert Parker. » Aujourd'hui cette équipe soudée pousse loin la quête d’excellence, allant jusqu’à utiliser le nec plus ultra des bouchons. « La nature nous amène à un certain degré dont nous essayons de tirer le meilleur. » A savoir la « Terre du petit homme » et « Les Ribes du Vallat », cuvées issues de sélections parcellaires qui démontrent tout le potentiel de garde de l’AOC Ventoux. « Sur cette terre bénie des dieux, les exploitations étaient en polyculture et n’avaient pas le temps de vinifier. D’où cette image de vin de coopérative qu’une dynamique d’installations est en train de battre en brèche. »

Un fabuleux héritage de galets roulés

   A 15km d’Avignon, Lirac est l’un des rares crus méridionaux à hisser les trois couleurs et aussi l’un des plus discrets. Pourtant, son cahier des charges s’avère très exigeant. Et c’est d’ici que les barriques estampillées CDR (la Côte du Rhône) avant l’heure partaient pour Paris au XVIe siècle. « En s’y installant depuis quelques années, les propriétaires de Châteauneuf-du-Pape tendent à dynamiser cette appellation longtemps restée dans l’ombre » explique Bernard Callet qui a racheté le domaine de Coudoulis en 1996, à l’issue d’une reconversion professionnelle. En l’occurrence, les deux appellations partagent certains traits géologiques notamment à Saint-Laurent-des-Arbres où Bernard possède 30 ha de vignes d’un seul tenant. Restructuration du vignoble, reconstruction de la cave, passage du vrac à la bouteille, démarche raisonnée… « Parti de zéro, j’ai fini par comprendre le potentiel de ce terroir, riche d’une ancienne terrasse alluvionnaire mêlant argilo-calcaires et galets roulés. »  Il produit ici de faibles quantités de vins hautement qualitatifs qui cumulent les récompenses, à commencer par « Hommage », un Lirac profond, charnu, issus de ses plus vieilles parcelles. « Deux tiers de grenache vinifié en cuve, allié à la syrah qui passe au moins six mois en fut de chêne neuf pour s’arrondir. » Encore un nectar né pour faire du chemin. Alors patience…