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Saint-Chinian et Faugères, terroirs majuscule

Nées en 1982, ces deux appellations languedociennes sont géographiquement mitoyennes et assez proches en terme de style. Et bien que situées dans l’arrière pays héraultais, elles occupent le devant de la scène grâce à leur terroir d’exception.

 

By Florence Jaroniuak

 

Toiture végétalisée, puits canadiens et système gravitaire : la nouvelle cave du château Ollier Taillefer, a tout pour plaire. « C’est l’investissement d’une vie mais aussi une preuve que notre appellation se porte bien et croit en l’avenir » résume la pétulante Françoise Ollier. Avec son frère Luc, elle pilote l'exploitation familiale -36 ha certifiés bio à Fos- en AOC Faugères. Et ce tandem n’est pas le seul à assurer la relève. Car en trois décennies, l'appellation est passée de vingt à cinquante sept caves particulières. Avec un développement équilibré entre une coopérative qualitative produisant la moitié des 67 000 hl de l'appellation, de vieilles familles qui font référence et la dynamique de néo-vignerons arrivés depuis les années 1980. Françoise était alors directrice du syndicat de cru : « souvent venus d’ailleurs et jeunes, ils ont généré une émulation positive. » En ligne de mire ? 2000 ha de vignes lancées à l’assaut des contreforts cévenols, au milieu de la garrigue et sur un sol exclusivement schisteux.

 

Produits par la compression, lors de la formation du Massif Central, des argiles issues des dépôts marins de l’ère primaire, les schistes de l’AOC Faugères sont des sols peu fertiles et très acides.

 

Honneur au schiste

« Aucune autre appellation languedocienne ne peut revendiquer un terroir aussi homogène » affirme Bernard Vidal qui a fait de Château La Liquière, un fleuron, avant de le confier aux bons soins de ses enfants. Avec ses parcelles en courbes de niveau « pour retenir l’eau et éviter l’érosion » et ses vieux carignan dont il a refusé de sonner le glas au profit d’une mode « tout syrah » : tout ici témoigne de l’intelligence du vigneron qui retraité, ne s’est jamais lassé de célébrer cette roche feuilletée. Au point d’avoir créé l’association des terroirs de schistes, regroupant actuellement quinze territoires viticoles en France et à l’étranger. « L’objectif est de trouver nos points communs en termes géologique, agronomique, gastronomique, patrimonial, oenologique… Nous pensions y parvenir rapidement mais le terroir est une notion complexe. Si la finesse, l’élégance et la minéralité servent de fil conducteur aux vins issus de schistes, les nuances sont difficiles à cerner. » Un joyau que certains ont eu conscience d’avoir entre les mains.

 

Au Château de La Liquière, Bernard et Claudie Vidal ont poursuivi le travail de Jean, premier de la lignée et figure du cru dont il fut le fondateur et le président.

 

Travail de longue haleine

« Faugères, c’est l’histoire d’une poignée d’hommes, persuadés que la seule plus value à leur produit viendrait d’eux à une époque où la notion de qualité n’existait pas. Le rendement dans la plaine était alors de 100 à 150 hl/ha contre 30 à 50 hl/ha ici et le vin se vendait au même prix » résume Bernard Vidal, qui fut président de l’appellation, comme son père Jean, fondateur du syndicat en 1948 et fervent militant du passage en AOC. Un précieux graal obtenu en 1982 pour les rouges et rosés suivi du blanc en 2004. « Puis, une révision du cahier des charges en 2009, nous a permis de hisser encore plus haut le niveau, de maîtriser les rendements, d’améliorer la qualité, d’affiner notre identité » poursuit Nathalie Caumette, actuelle présidente du syndicat. C'est en 1996 qu’elle a créé avec son mari François, le domaine de l'Ancienne Mercerie à Autignac, étoile montante de l’Appellation. Ingénieurs agronomes et petits enfants de vignerons coopérateurs, ils y produisent des vins cousus main, au fil d’un engagement pour l’environnement qui ne date pas d’aujourd’hui.

 

Nathalie Caumette, présidente du syndicat de cru Faugères depuis 2011 et vigneronne, exploite avec son époux François, le Domaine de l'Ancienne Mercerie.

 

Vignoble nature

« Le respect de ce terroir exigeant et fragile, a amené très tôt les vignerons à la lutte raisonnée. Il fallait absolument favoriser la vie du sol et bannir de nos pratiques tout ce qui aurait pu la compromettre. Un tiers des surfaces sont en bio, le désherbage intégral est interdit, nous réduisons l’utilisation d’insecticide, enherbons certaines parcelles… » Faugères expérimente aussi des alternatives à la lutte contre les vers de la grappe par confusion sexuelle et a mis en place un réseau de surveillance contre la flavescence dorée. Un choix qui sert l’image des vins. Un choix économique aussi sur une terre vouée aux micro rendements. Désormais, les vignerons se sont mobilisés autour d’une nouvelle accroche en phase avec leur identité : « l’appellation Nature schiste » et créé la mention « grand terroir de schiste » pour mettre en avant leurs cuvées les plus chères. Fière du chemin parcouru, la présidente reconnaît : « on peut toujours faire plus. » Et s’y attèle…

 

ST CHINIAN

De part et d'autre de l'Orb et du Vernazobre, avec les Monts du Caroux et de l'Espinouse en toile de fond, le vignoble de Saint-Chinian s'enroule autour de vingt villages au nord-ouest de Béziers.

 

De Sanch Anhan à Saint-Chinian

Non loin de Faugères, c'est un monastère qui, dès le IXe siècle, est à l'origine de ce vin déjà réputé au Moyen Age… De part et d'autre de l'Orb et du Vernazobre, 3300 hectares déclarés en AOC Saint Chinian, s’épanouissent sur deux terroirs en coteaux : schisteux au nord et argilo calcaire aux multiples facettes côté Sud. « A cette diversité s’ajoute la richesse de l’encépagement. Grenache, syrah, mourvèdre pour les rouges et rosés ; grenache, marsanne, roussanne, vermentino pour les blancs : nous réunissons les cépages classiques des appellations languedociennes, mais nous sommes la seule dans laquelle la proportion de l’ensemble des cépages principaux doit représenter au moins 70 % de l'assemblage contre 60% pour les autres. Ce qui nous a permis de baisser les rendements et d’arriver à une homogénéité qualitative, les vins du Nord ayant cependant plus de matière et de minéralité que ceux du sud marqués quant à eux par des parfums de garrigue » détaille Henri Miquel. Président du syndicat, il dirige avec son fils Laurent, le Château Cazal Viel, berceau de la famille depuis cinq générations et plus grand domaine indépendant de l’appellation.

 

Alliant technologie de pointe et dynamique humaine, la cave de Roquebrun valorise toute sa production en bouteilles.

 

Petit Nice languedocien

Au total, cent dix caves particulières et sept coopératives défendent les couleurs de la 4e appellation du Languedoc en volume. Laquelle entamait il y a vingt ans, une identification de deux de ses meilleurs terroirs. Berlou (250 ha) et Roquebrun (400 ha) ont ainsi été reconnues appellations communales en 2005 pour leurs vins rouges. « Notre typicité provient de sols acides de schistes associés à un micro climat exceptionnel qui a valu à Roquebrun le surnom de petit Nice » souligne Daniel Marusinski, responsable commercial de la cave éponyme. De ce potentiel, la dernière née des coopératives régionales (1968) a su tirer partie. « Grace à une matière première de qualité et à des équipements de pointe privilégiant la macération carbonique, nous avons atteint un niveau qualitatif reconnu qui nous a permis d’échapper aux entrées de gamme et aux génériques ; nos rendements ne nous permettant d’ailleurs pas d’aller sur ce terrain. » Régulièrement récompensée, toute la production est commercialisée en bouteilles, essentiellement en grande distribution et à l’export.

 

Cultivé avec passion par Henri Miquel et son fils Laurent (8ème génération), les terres pauvres de Cazal Viel donnent naissance à de grands vins d’appellation Saint-Chinian.

 

Amélioration constante

« Décrocher cette appellation communale basée sur un cahier des charges plus draconien et une syrah majoritaire a renforcé notre image d’autant que nous réalisons 90% de ses volumes. » Résultat ? Des ventes qui suivent « une progression à deux chiffres liée à la jeunesse de l’AOC. » Car comme le constate surtout cet ancien acheteur du groupe Carrefour, « si la hiérarchisation s’apparente souvent pour les consommateurs, à des strates supplémentaires pas toujours très compréhensibles, elle offre aux producteurs concernés, un supplément d’identité, un outil de différenciation vis à vis d’acheteurs soucieux de renouveler leur proposition commerciale. » Dans un souci de valorisation croissante, la cave de Roquebrun s’oriente vers une amélioration plus importante de ses pratiques culturales. Une démarche dans l’air du temps… « Les vins de Saint Chinian sont mieux conditionnés et mieux faits. Nous avons réalisé de gros progrès techniques : sans l’utilisation du froid par exemple, nous n’aurions pas de blanc et de rosé. Mais si nous voulons garder de grands vins dans de grands terroirs, il faut nous améliorer à tous les niveaux » estime Henri Miquel, par ailleurs pionnier et partisan de l’irrigation.

 

Vieux cépages

« Pour avoir des raisins de qualité, il faut pouvoir amener de l’eau en quantité raisonnée et au bon moment sinon notre région disparaitra. » Surnommé par certains Monsieur Syrah, celui qui a consacré une partie de sa vie à travailler ce cépage dans l’optique d’en tirer de merveilleux vins  reconnaît : « l’erreur c’est quand il n’est pas été mis au bon endroit avec des clones inadaptés. J’ai replanté la totalité du domaine et je recommence mais différemment. » Parmi les premiers à croire au viognier, revenu à l’aramon, symbole mal aimé d’une époque révolue de production de masse, il est aussi devenu le premier producteur français à cultiver l’ibérique albarinon. « L’AOC étudie depuis trois ans la possibilité d’intégrer de nouveaux cépages en commençant par ceux qui sont nés ici et y ont fait leurs preuves en terme de résistance à la sécheresse, de faibles degrés, d’arômes. » Ambition ? « Réviser le cahier des charges et tenter de remonter dans une véritable hiérarchisation. » En un mot, Saint-Chinian oeuvre à renforcer sa position de Cru : «  je souhaiterai mener rapidement un audit pour savoir comment, où et à quel prix se vendent nos vins afin de réorienter la communication notamment à l’export et améliorer l’équilibre financier des entreprises. » C’est dit.