Pessac-Léognan : Terroir urbain !

L’appellation Graves, créée en 1936, a fait sécession en 1987. Les châteaux situés sur les communes du nord ont souhaité faire naître leur propre label, auquel ils ont donné comme un symbole un nom composé de Pessac et Léognan, deux communes constituant en quelque sorte la colonne vertébrale de l’appellation. Homogène, qualitative mais avec une grande complexité de terroirs, cette toute jeune AOC a dû mener en premier lieu un combat peu habituel : résister à l’urbanisation galopante.

 

Commencé il y a plus de 25 ans, ce combat a été mené avec une grande pugnacité par le Syndicat Viticole de Pessac-Léognan. Il a été celui de la reconquête et de la sauvegarde d’un terroir d’une grande rareté par sa formation géologique et son contexte climatique particulier. Au tout début de leur action pour la reconnaissance d’une appellation communale, les viticulteurs de Pessac-Léognan s’étaient fixés comme objectif de parvenir à l’aube du XXIe siècle, à un vignoble en production de 1 700 hectares, ce qu’il était en 1935 lors de la création des Appellations d’Origine Contrôlée (AOC). Le pari est aujourd’hui gagné, puisque la surface globale dépasse les 1 600 hectares. Une véritable dynamique économique qui a impliqué le rééquilibrage de l’occupation des sols sur ce terroir de la proche périphérie de Bordeaux, agressé depuis des siècles par l’urbanisation.

 

Protéger un terroir menacé !

C’est parce que des milliers d’hectares de belles graves viticoles avaient disparu sous le bitume et le béton depuis l’après-guerre,  que le Syndicat Viticole de Pessac-Léognan a décidé de protéger ces terres, qu’elles soient exploitées ou non, face à l’extension insatiable des zones urbanisables ou industrielles prônées par certaines collectivités. En 1986 par exemple - tout juste un an avant la publication du décret - mille deux cent hectares furent classés en Zone d’aménagement différé (ZAD) au sein de l’espace industriel de Bordeaux-Technopolis en un lieu désigné Site Montesquieu. Or, sur ces mille deux cent hectares, plusieurs centaines avaient été proposées pour intégrer l’Appellation Pessac-Léognan. Afin de repousser cette zone industrielle hors du périmètre de l’AOC, une longue bataille juridique s’engagea qui demanda quinze ans de lutte acharnée pour parvenir enfin à réduire ce projet à 40 hectares !

D’autres actions menées conjointement avec des personnes privées et des associations ont permis d’obtenir des jugements qui font jurisprudence et de tisser, petit à petit, une toile protectrice à ces terroirs. Cette lutte a aussi fort heureusement permis l’évolution des mentalités et fait prendre conscience de l’intérêt de la viticulture par les élus et les administrations. La plupart des terroirs de grande qualité sont aujourd’hui placés en « zones » sanctuarisées, intangibles, et ne peuvent plus être convoités.

 

Un vrai poids économique

Cette énorme avancée dans la protection est la reconnaissance de fait d’un vrai potentiel de production, qui fait partie intégrante d’un véritable projet économique. Tout en représentant près d’un tiers de la superficie de la totalité des Graves et des volumes produits, l’Appellation communale Pessac-Léognan génère plus de la moitié du chiffre d’affaires de l’ensemble de la région des Graves. Ainsi les vins rouges et blancs de Pessac-Léognan, qui sont exportés en outre à 70 %, dégagent un chiffre d’affaires supérieur à 75 millions d’euros, pour une production moyenne de 75 000 hectolitres par an (80 % de vins rouges pour 20 % de vins blancs), soit près de 10 millions de bouteilles. Elle  dépasse sensiblement celle d’autres appellations communales réputées comme Margaux et Pauillac.

 

Un terroir unique

Il est né vers la fin de l'ère Tertiaire et les débuts du lorsque la bouche ancienne de la Garonne crachait des galets roulés, des graviers, des cailloutis variés mêlés d'argile, de sable, d'alios, de calcaire et autres faluns. En d‘autres termes les Graves , les fameuses Graves de Bordeaux qui ont généreusement offert leur nom à l’appellation. Mais sur ce terroir de Pessac-Léognan, ces graves sont d'une singulière complexité avec notamment des quartz et des quartzites ocres, blancs, rouges et roses, des jaspes, des agatoïdes*, des silex, des lydiennes... Un savant mélange, harmonieux et chatoyant qui permet l’élaboration de vins d'exception. Ces graves sont imprévisibles, leur épaisseur est extrêmement variable (de 20 cm à 3 mètres et plus), leur disposition (en sous-sol) ne répond à aucune logique et ne présente pas d’homogénéité particulière, autant de facteurs qui loin de représenter des handicaps, offrent au contraire moult possibilités. Car la diversité des caractères et des nuances des grands vins est liée à celle des facteurs géologiques et climatiques auxquels sont soumis les vignobles dont ils sont issus. C’est en grande partie sur ce postulat que repose la définition des Appellations d'Origine Contrôlée.

C'est sur ces bases cohérentes que l'on a pu établir par exemple l'ensemble hiérarchique des AOC du Médoc, dont les appellations communales les plus fameuses (Margaux, Saint-Julien, Pauillac, Saint-Estèphe, etc.) où se situent la plupart des meilleurs grands crus classés. La justification de cette reconnaissance réside dans une remarquable diversité de nuances géologiques, à l’origine des différences que l'on remarque entre ces différents vins. L'Institut National des Appellations d'Origine (INAO) s'est bien sûr inspiré en 1987 de ces considérations pour identifier et délimiter le terroir et le territoire de Pessac-Léognan et ses graves particulières.

 

Un sol pauvre mais bien drainé

Lorsque l'on évoque la richesse de ces fameuses Graves, c’est un véritable paradoxe  car ce ce sol si rare est pauvre et seuls consentent à y pousser la vigne ou les bois. La vigne, originellement plante sauvage de la famille de la liane,  se nourrit et s'épanouit en se contentant de peu. Encore faut-il qu’elle puisse au moins s’alimenter en eau. C’est l’un des atouts du terroir de Pessac-Léognan, les dépôts de graves s'inscrivent dans un relief ondulé et forment des croupes particulièrement bien dessinées qui pour la plupart bénéficient d'une excellente exposition et dont les pentes sont toujours assez fortes pour assurer un remarquable drainage naturel. Ce drainage est par ailleurs étayé par un réseau hydrographique important de petits cours d'eau affluents de la Garonne, tels le Peugue, l'Eau Bourde, l'Eau Blanche, le Breyra, le Saucats, etc... Jamais noyée, la vigne va pouvoir puiser en profondeur du sous-sol l'eau dont elle a besoin.

La terre de grave possède enfin un atout maître, propice au bon développement de la vigne : la réflexion du rayonnement solaire. A l’image des galets roulés du Rhône à Châteauneuf-du-Pape, galets, cailloux et gravillons de surfaces s'imprègnent de la chaleur diurne puis la restituent sur les grappes progressivement lors du passage de l'ombre et pendant la nuit, contribuant ainsi à une meilleure maturation du raisin.

 

Le Botrytis cinérea moins virulent

Situé on l’a dit dans la partie septentrionale des Graves, le terroir de Pessac-Léognan débute aux abords immédiats de la ville de Bordeaux vers le Sud et le Sud-Ouest. On le désigne aussi quelquefois sous le nom plus technique de « Graves du Nord » ou « Graves de Bordeaux » pour le différencier de celui du Centre (Portets) ou du Sud (Langon). Il bénéficie de la protection de la forêt des Landes girondines, sa voisine de l'Ouest et son climat est très représentatif de celui de la Gironde si tempéré et favorable à la vigne par sa douceur et son hygrométrie régulière, influencé par l'océan tout proche. En outre, le territoire des Graves de Pessac-Léognan se situe au Nord d'une limite climatique matérialisée par le cours d'eau le Saucats, qui traverse le village de La Brède, au pied du célèbre château où naquit Montesquieu. Cette limite a été reconnue officiellement (Rapport INAO du 04/05/1977) comme correspondant également aux différences de comportement d'un champignon minuscule, le Botrytis cinérea, indispensable à l'élaboration du merveilleux Sauternes. Cette pourriture noble qui donne naissance aux grands vins blancs liquoreux du Sauternais et des Graves Supérieures, est, lorsqu'elle se manifeste par accident, l'ennemi juré des blancs secs et des vins rouges. Dix ans avant l’obtention de cette appellation spécifique donc, on pouvait quasiment lire sur une carte le contour de cette future délimitation qui a confirmée depuis bien longtemps le bien-fondé de sa création.