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Le cabernet franc, Seigneur en Val de Loire

Second rôle à Bordeaux, le cabernet franc a su s’imposer dans le Val de Loire. De Saumur à Bourgueil en passant par Chinon, il est devenu incontournable, qu’on produise des vins rouges, des rosés ou des effervescents. Tantôt friand et léger, tantôt expressif et tannique, il doit autant aux terroirs très marqués que compte la région qu’à la main de l’homme. Plébiscité tour à tour pour sa buvabilité et son potentiel de garde, il pourrait bien ouvrir la porte de marchés étrangers à ses producteurs.

 

Dans la Vallée de la Loire, l’origine du cabernet franc est entourée d’un voile de mystère. Surnommé le « breton », le cépage tirerait son nom de l’Abbé Breton, intendant du Cardinal  de Richelieu qui eut pour mission de replanter le vignoble. « Faux ! », s’écrient les détracteurs de ce mythe, arguant que François Rabelais, le plus illustre des Chinonais, chantait déjà les louanges de ce « bon vin breton qui poinct ne pousse en Bretagne mais en ce bon Pays de Véron » au XVIe siècle, soit un siècle avant l’arrivée au pouvoir de Richelieu. Une autre légende voudrait que les ceps de cabernet franc aient remonté la Loire depuis Nantes après avoir été acheminés de Bordeaux, prenant ainsi le nom de « breton », n’en déplaise aux régionalistes. « Finalement, peu importe ! », s’amuse Guillaume Lapaque, directeur des Vins de Bourgueil. « Cela permet au cabernet franc de garder une part de mystère ». De Chinon à Bourgueil en passant par Saumur, vignerons et amateurs continuent de désigner le cépage rouge par son surnom, quand ils n’utilisent pas la variante issue du patois, « beurton ». « Les anciens disent même que « ça beurtonne » lorsqu’ils apprécient la belle gamme aromatique d’un vin fait à partir de cabernet franc », précise Guillaume Lapaque.

 

Derrière le folklore qui l’entoure, le cabernet franc a su s’imposer comme le seigneur des cépages rouges en Val de Loire. Longtemps associé au cabernet sauvignon, il fait  désormais cavalier seul. « Nous avions adopté le cabernet sauvignon car son côté tardif limitait les dégâts en cas de gel », explique Jean-Martin Dutour, président du syndicat des vins de Chinon depuis 2014. « Malheureusement, il mûrit difficilement en Val de Loire, même en octobre ». « Même s’il est autorisé dans une limite de 10% de l’encépagement, il ne reste qu’une part infime de cabernet sauvignon, et il est presque uniquement consacré à la production de rosés », confirme Guillaume Lapaque. Loin de déplorer la disparition du cépage bordelais par excellence, le directeur des Vins de Bourgueil y voit un retour aux sources. « Les vignobles mono-cépage font partie de l’identité de la Vallée de la Loire », analyse-t-il. « Nous y revenons, et c’est assez logique : le cabernet franc reste le grand cépage rouge de la région ».  

 

Un cépage unique pour une multitude de vins

 

S’il règne en maître sur les grands pôles de production de vin rouge de la région que sont Chinon, Bourgueil et Saumur-Champigny, le cabernet franc ne peut pour autant être réduit à un seul type de vin. « On l’utilise pour élaborer des vins rouges, mais également des rosés, ainsi que des crémants de Loire, effervescents », explique Anne Blain, œnologue spécialiste du Val de Loire. La majeure partie de la production reste toutefois consacrée à l’élaboration de vins rouges, dont les profils diffèrent nettement selon la nature des sols. « D’une façon générale, les vins de Chinon sont plus épicés, tandis que ceux de Saumur-Champigny sont très marqués par le côté sucré des fruits rouges et noirs », précise l’œnologue. « Le rôle du terroir est très fin ».

 

Au sein de la même appellation, le cabernet franc peut alors dévoiler plusieurs facettes. A Bourgueil, les sols de sable et de graviers creusés par la Loire donnent ainsi des vins fruités et souples d’une grande buvabilité, à déguster jeunes pour apprécier toute leur gourmandise. A l’inverse, les vignes plantées sur les coteaux calcaires, plus froids, sont vendangées plus tard. Les vignerons en tirent des vins rouges tanniques dotés d’un grand potentiel de garde, qui appellent des plats gastronomiques. Le même phénomène s’observe à Chinon, où les 170 vignerons de l’appellation produisent des vins radicalement différents, qu’ils proviennent de vignes implantées dans les sols argilo-calcaires de la rive droite de la Vienne, ou des terrains de graviers de Véron. Saumur-Champigny n’est pas en reste. Là-bas, les sols de sable et de limons donnent des vins légers et fruités, tandis que les coteaux argilo-calcaires sont à l’origine de rouges profonds, réputés pour leur gamme aromatique et leur capacité à se conserver.

 

Le cabernet franc de Loire, un vin façonné par l’Homme

 

Un autre facteur joue également un rôle non négligeable dans la typicité des vins composés de cabernet franc : l’humain. Détruit par le phylloxéra, le vignoble de Chinon fut quasiment laissé à l’abandon. Des 4000 hectares exploités à la fin du XIXe siècle, il ne reste plus que 400 hectares dans les années 60. « Pendant trente ans, les vignerons se sont employés à replanter le vignoble », explique le président du syndicat des vins de Chinon. Aujourd’hui, l’AOC s’étend sur près de 2300 hectares, exploités par une deuxième génération de viticulteurs. « L’histoire de Chinon contribue à donner un profil différent au vignoble », avance Jean-Martin Dutour. Nous essayons d’avoir une approche moderne de la viticulture, en favorisant les initiatives. On ne s’interdit rien, tant que nous gardons notre cohérence ». 

 

A Bourgueil, la sociologie vigneronne est toute autre. Héritiers d’une tradition familiale très forte, les vignerons s’employèrent à remettre le vignoble sur pieds au lendemain de la crise du phylloxéra. Il n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer des viticulteurs à la tête du même domaine depuis plusieurs générations. « Bourgueil reste un vignoble de paysans », note Guillaume Lapaque. « Le vigneron taille sa vigne, fait son vin lui-même, selon le modèle traditionnel ». Pour le directeur des Vins de Bourgueil, l’attachement des hommes à leur terre tient avant tout à la physionomie du vignoble. Composé de parcelles éclatées, il induit des échanges permanents entre les vignerons, qui travaillent côte à côte au quotidien. « Tout le monde se regarde travailler. L’émulation est très forte : celui qui s’en sort le mieux sert de modèle aux autres, pour tirer nos appellations vers le haut ». Si les traditions restent prégnantes, Guillaume Lapaque nie tout immobilisme. « La transmission n’empêche pas la modernité ».

 

Le cabernet franc de Loire, vers une carrière internationale ?

 

Entrer de plain pied dans la modernité tout en assumant son héritage historique, c’est tout l’enjeu auquel est confronté le cabernet franc aujourd’hui pour séduire de nouveaux consommateurs. Exit le surnom de « breton ». « On se range à la dénomination internationale de cabernet franc, compréhensible par les anglo-saxons », explique Guillaume Lapaque. Longtemps décrié, le cépage roi du Val de Loire s’est débarrassé de sa mauvaise réputation pour partir à la conquête de nouveaux marchés. « Nous avons eu besoin de temps pour comprendre comment exploiter le cépage au mieux », analyse Anne Blain. « Aujourd’hui, les vins rouges sont plébiscités. Ils affichent un très bon rapport qualité prix qui les rend attractifs, en particulier dans un contexte de crise économique. On trouve de très bons vins entre 5 et 7 euros, mais aussi des cuvées fabuleuses, complexes et aptes à la garde, pour moins de 20 euros ». De quoi attiser la curiosité des acheteurs au delà de l’Hexagone. « On observe un regain d’intérêt des anglo-saxons », observe Jean-Martin Dutour. « Ca ne se traduit pas encore dans les chiffres, mais le cabernet franc devient un vrai sujet ».